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6 - LES GRÈVES DE 1907

PREAMBULE

Après la parution d’une Loi du 21 mars 1884 concernant le syndicalisme professionnel, le début du 20ème siècle connaît sur la base des libertés d’associations, un développement conséquent du mouvement syndical. Les conditions de travail comme partout à cette époque, sont très dures et naturellement des revendications apparaissent, prises en charge par un syndicat mais bien entendu non reconnu par le patronat. 

L’année 1906 est ainsi marquée par des grèves assez violentes qui se déclenchent en Lorraine. Les Vosges font partie des six départements les plus industrialisés et concentrés de France, sa population n'en est pas moins active en marquant son mécontentement par ces grèves dures notamment aux carrières RAMU qui dure sept mois entre 1905 et 1906 puis aux usines AMOS & Cie de Laneuveville-lès-Raon (88). - Commune ayant pris actuellement l'appellation de Raon l’Étape

A la chaussonnerie AMOS, un syndicat se crée, provoquant la colère du dirigeant monsieur Frédéric AMOS qui n'admet pas la contrariété. La création d’un tel syndicat ne peut-être le résultat d’une main « étrangère » et l’Est Républicain du 30 juillet 1907 mentionne : «Cette fabrique occupe environ 1000 ouvriers et ouvrières. La plupart sont du pays mais il s’y trouve un élément étranger qui, depuis quelques temps, manifestait des signes d’effervescence». 
A l’origine de la grève, les revendications sont d’ordre professionnel : tableaux par ateliers avec noms des ouvriers, heures de travail de ceux effectuant des tâches à la pièce puis à la journée, augmentation de 10%, journée de 10 heures et suppression d’amendes (les règlements intérieurs d’entreprises sont très stricts et assujettis sévèrement les salariés) et la reconnaissance du syndicat. La grève dure et prend un caractère très fort. Dans ce contexte, un incident la radicalise encore. 
L’Est du 27 juillet relate que «Le feu, paraît-il, mis au poudres par un geste involontaire que fait monsieur AMOS en discutant au milieu de ses ouvrières et qui, par malheur, a pour résultat immédiat de toucher l’une d’elles au visage. C’est assez pour déchaîner les colères. Monsieur AMOS doit même quitter La Neuveville. Il remet ses pouvoirs à monsieur BRAJON qui reçoit pour mission de traiter avec les délégués...». 
Or, celui-ci, conseiller d’arrondissement, selon l’Est du 30 juillet «fait ressortir aux délégués qu’il n’est chargé d’aucune mission par monsieur AMOS . Que ce dernier ne lui laisse aucun pouvoir...» et de plus, ce négociateur sans pouvoir « fait remarquer aux délégués que BOUDOUX, secrétaire des syndicats de Meurthe & Moselle n’a pas à intervenir en aucune façon dans les questions pendantes ». 


Les grévistes sur le pont de la Meurthe (pont de l'Union) relaté dans le Monde Illustré avant l'échauffouré

LE DECLENCHEMENT


A Raon l’Étape (88), les carrières de trapp RAMU sont donc les premières à se mettre en grève suivies par les établissements AMOS & Cie de Laneuveville-lès-Raon (88), cette dernière étant la plus importante usine nationale de chaussons.


Dans l'entreprise, un contremaître FRANÇOIS qui vend à son profit des déchets de fabrication est déplacé par monsieur AMOS. Cette décision patronale n'est pas appréciée par les salariés qui demandent sa réintégration en atelier. Sur le refus du dirigeant, 40 ouvrières se mettent aussitôt en grève le matin du 16 juillet 1907. Information de cet évènement s'amplifie aux autres ateliers. Dans l'après-midi de cette même journée, plusieurs travailleurs se déclarent solidaires des premiers grévistes et font sauter des courroies de transmission de machines paralysant l'usine entière. Sur ce débrayage imprévu, monsieur AMOS contraint les 1200 autres à un chômage forcé. Une colère se fait alors sentir au sein du peuple ouvrier vivant de leur industrie, qui formule ouvertement des revendications jamais égalées jusqu'à ce jour suivies d'un récent syndicat. Les ouvriers en chaussures réclament un salaire minimum de 32 centimes de l’heure, la journée de 10 heures, la suppression d'amendes et d'autres réclamations. La direction refuse leurs demandes ainsi ils cessent le travail le 16 juillet. La population de Raon l’Étape comme celle d’Étival Clairefontaine (88) participe concrètement en apportant aux grévistes leur soutien notamment en donnant aux collectes. 


Dans leur lutte, les ouvriers puis ouvrières sont soutenues par un homme de 26 ans, titré de secrétaire de la bourse du travail, membre de la C.G.T. et du syndicat des ajusteurs de Lunéville (54), parvenu à la tête du mouvement ouvrier de la région. Il s'agit de SELLENET dît Jean-le-Vieux se faisant connaître sous de faux papiers au non d'emprunt de BOUDOUX le ferblantier. Le 18 juillet 1907, celui-ci arrive par le train à La Neuveville pour louer une chambre au café THOMAS du Joli-Bois et venir défendre les grévistes.


Dans son action, BOUDOUX est assisté de l’institutrice Gabrielle PETIT, née dans le Cantal en 1860, autre militante féministe des milieux populaires aux revendications révolutionnaires venue de Meurthe & Moselle, directrice du journal "la femme affranchie", qui se rend à leur rencontre lors de ces grèves AMOS.


DEROULEMENT


Ainsi la première semaine de grève se passe dans le calme mais la brigade locale de gendarmerie est renforcée de 16 hommes. Les militants précités avec un talent oratoire et un ascendant sur les ouvriers, tiennent des réunions au pré du Taureau (parc où jadis s'effectue une foire aux bestiaux à l'emplacement du monument aux Morts). Cependant alors que la grande partie des salariés pensant à reprendre le travail le lundi 22 juillet au matin, vers 4 heures les vannes du bief alimentant l'eau à l'usine sont sabotées. La grève se poursuivie donc par contrainte et BOUDOUX incite et étend celle-ci à toutes les industries locales. Une baraque est même construite sur le pré du Taureau aux fins d'alimenter gratuitement les grévistes à percevoir 1/2 kg de pain et pommes de terre puis 100 gr de viande. Monsieur Amos, maire de la commune, en informe monsieur MATHIVET le Sous-Préfet de Saint-Dié puis il quitte la commune avec sa famille pour Lunéville.           


Voyant le déroulement des faits, le 22 juillet 1907, l'administration envoie à Raon le capitaine TAVERNIER Emile âgé de 38 ans afin qu'il dirige le détachement de gendarmerie. A 13 heures 30 alors que trois comptables tentent de pénétrer dans l'enceinte de l'usine, 300 manifestants dont 200 femmes font obstruction. Sur ordres du capitaine, les gendarmes essayent aussi de frayer un passage mais en vain. En réplique, les ouvrières par groupes d'une trentaine, se mettent à édifier des barricades avec poutres et portes pour bloquer les gendarmes. BOUDOUX amplifie le mouvement. Le 23 juillet, un recours est demandé par les ouvriers au juge de Paix mais aucune négociation n'est acceptée auprès de leur patron. Par précaution, l'effectif de la gendarmerie est renforcé à 40 dont 22 gendarmes à cheval. Le 24, messieurs BRAJON, conseiller et FLEURENT député, négocient sans résultat avec les grévistes pour trouver une solution au conflit. Le 25 juillet durant cette journée calme, monsieur AMOS fait connaître de Lunéville qu'il maintient sa position à ne pas reconnaître le syndicat. Afin de se tenir informé durant les réunions organisées avec audace est présent le capitaine TAVERNIER parmi la foule de grévistes et BOUDOUX. L'officier se fait même injurié publiquement par le syndicaliste. Dans la nuit du 25 au 26 juillet, les lignes téléphoniques de l'usine à la Poste sont coupées et des barricades sont élevées. Le 26 puis dans la matinée du 27, aucune action extérieure menée. Dans l'après-midi du 27 juillet à 17 heures, une manifestation accompagnée de constructions de barricades se crée devant chez monsieur BRAJON où se trouve encore monsieur FLEURENT. L'hostilité et la haine des ouvriers se fait entendre par des cris, des sifflets, des injures et menaces. Une protection est alors demandé au Sous-Préfet qui réquisitionne la troupe. Un escadron de cavalerie arrive à Raon,le 28 au matin.        
Le préfet fait envoyer des Bataillons de Chasseurs, le 2ème de Lunéville et le 20ème Baccarat ainsi que deux escadrons du 17ème Chasseurs à Pied de Lunéville (54).


UN DIMANCHE FUNESTE 

Ce dimanche 28 juillet à 6 heures du matin, se présente l'escadron du 17ème Chasseurs de Lunéville. Ces militaires sont employés pour démonter les barricades formées près de l'usine Amos. 
Le Sous-Préfet est présent lors de ce démantèlement. 
Le travail est terminé à 12 heures 30 sans incident mais sous la huée des grévistes. 
A 11 heures, deux délégués THIRION Modeste et VALENTIN Mathieu rencontrent monsieur MATHIVET qui leur fait savoir qu'aucune manifestation n'est autorisée sur la voie publique en ce jour d'élection. Toutefois les grévistes ont convenu de se rendre à la rencontre d'une délégation venue d'Etival. 
Vers 14 heures 45, le capitaine TAVERNIER positionné en mairie de La Neuveville en compagnie du capitaine PAYN des chasseurs à pied, de monsieur TROESCH des renseignements généraux fut stupéfait.  
A 14 heures 45 avant la bagarre, plusieurs versions de témoins laissent prétendre qu'un incident a déclenché par la suite le point de départ d'une émeute générale. Il est déclaré que rue Jules Ferry, au passage de 500 à 600 grévistes chantant la "Carmagnole, l'Internationale et le Ça ira" précédé du drapeau syndical, le capitaine TAVERNIER s'est porté au devant du cortège. 
A cet instant, il a tenté de scinder voir diviser le groupe ou de se saisir de l’emblème radicale tenue auparavant par madame PETIT puis par madame VILLEVIEILLE Jean. Même quatre mois plus tard au tribunal, il ne sera pas pas possible de déterminer avec exactitude  la vérité entre ces deux thèses. Néanmoins, l'attitude de cet officier acquiert des conséquences tragiques. Il est molesté, frappé brutalement. Deux agents se précipitent afin de le secourir aidés par un poste de chasseurs à cheval stationné sous les arcades.
A 15 heures, le centre de la ville de Raon connaît alors une agitation extrême. Le soleil est présent. C'est donc jour d'élection et la sortie des Vêpres. Des enfants sont témoins oculaires de la scène et assistent à l'échauffourée. Au cours de la première charge, un des chasseurs à cheval est désarçonné. Il tombe et se retrouve lui aussi molesté. Monsieur MATHIEU Camille dit "Raquiou" (autre personne nommée ainsi) s'empare de son sabre. Le commissaire spécial demande de l'aide au capitaine PAYN resté à la mairie de La Neuveville protégeant le bureau de vote. Quant au capitaine TAVERNIER dégagé, se retire jusqu'au "Point Central". 
Deux premières barricades de divers matériaux sont édifiées avec rapidité à une distance de 30 mètres l'une de l'autre. Le capitaine PAYN avec des renforts rejoignent aussi l'angle des rues Thiers et Jules Ferry. Rassuré par ces derniers, le capitaine TAVERNIER désirant parlementer subit des jets de pierres et bat en retraite. Revolver en l'air, l'officier reste face aux grévistes. De nouveaux renforts arrivés, il tente une sortie de son abri. Cette fois sous les huées, il est atteint ainsi que les gendarmes PRUNIER, GREGOIRE et PERRIN puis transportés chez le docteur WENDLING rue Thiers (Charles Weill emplacement de la B.N.P.).
Alors TAVERNIER suggère une autre tactique, tout en faisant croire à un repli dans cette rue avec tous ces gendarmes en pensant que les émeutiers les poursuivront hors de leurs barricades laissant la cavalerie s'en occuper. Mais celle-ci charge au galop trop tard. Immédiatement les gréviste reforme une nouvelle barricade. Après une résistance passive de plus d'une heure et demie, il est décidé d'enlever de force ces barricades.
Il est 16 heures 20, le capitaine TAVERNIER décide de passer à l'offensive après cet échec. Deux versions diffèrent encore de l'officier : selon lui, il fait mettre à terre ces cavaliers afin d'abattre les barricades. Ayant l'arme au pied, il leur commande de tenir leur revolver au poing pour impressionner les grévistes... Premier état, ...mais quelques instants après recevant des projectiles d'un prénommé Adam, il fait feu sur lui tout en s'élançant sur la barricade en tirant deux à trois coups de revolver pour simuler aux grévistes, un tir d'ensemble.  Second état revendiqué, ... malgré sa recommandation de ne pas tirer, plusieurs coups de revolver partent pour répondre à la grêle de projectiles accompagnés de quelques coups de feu. Un certain nombre d'hommes tombèrent et ne maîtrisant plus la situation malgré l'ordre d'un cessez le feu. 
Un calme relatif est rétabli après deux heures de bataille, le Sous-Préfet étant arrivé sur place et parvenant à apaiser la foule. Au cours des affrontements, les gendarmes tirent 52 coups de revolver et les chasseurs 16 coups de mousqueton.  A l'encontre et durant cette émeute, un seul témoin, monsieur CHAVANNE, préposé des Douanes affirmera avoir constaté qu'au vu de la foule qui se rapprochait des forces de l'ordre, les cavaliers ont alors tiré quelques coups de feu. Trois civils sont tombés entre les barricades et au même instant, il a vu un civil placé à l'entrée de l'arcade la plus éloignée de la place de l'Eglise (place Tisserand), faire feu de six coups de revolver en direction de la troupe venant de franchir la deuxième barricade. 


Il est à mentionner que le gendarme NAUDIN fut grièvement blessé paraissant être sous une balle d'un calibre commercial. Elle lui traversa la cuisse pour se perdre dans la droite. 
15 gendarmes furent blessés dont 2 officiers. Les 3/4 de l'effectif subirent des contusions légères. Parmi les chasseurs de Lunéville en plus du capitaine TAVERNIER blessé d'une plaie à la tête, le brigadier DORMOIS résulta d'une fracture du nez suite au pavés reçus. ROUSSEL un enfoncement de la cage thoracique et une fêlure au tibia (bûche et pavé). PRUNIER, une plaie au front puis à la jambe (grosses pierres). PERRIN des blessures au bras et au front (coups de bâton). GREGOIRE l'oreille décollée (tesson de bouteille).
Dans la partie adverse, le manœuvre THIRION Charles fut tué sur le champ par une balle au poumon gauche. 
Le gréviste CORDONNIER Edouard, 27 ans, frappé d'une balle dans le pariétal gauche.
Trépané le 30 juillet 1907 et mourut le 20 août. CHARLIER, 19 ans, aide sagard à La Trouche reçut une balle dans la dixième côte. Son état fut désespéré comme celui de VILLEVIEILLE, blessé d'une balle à la mâchoire ressortie par la nuque. 
DESLOIX, une balle au cou. 
Puis de nombreux autres civils tous très jeunes blessés par balles : MARTIN, FAVELIER, MUNIER, MATHIEU Constant, COLIN Charles, DRAHON Alfred, CHARRIER Charles, BERTRAND, PAQUOT Emile, PIERRE, HENRY Jean. MUNIER, ANCEL, THIRION Modeste reçurent des coups de sabre. 
Ainsi qu'une trentaine de blessés inconnus qui se sont firent soigner discrètement pour ne pas être inquités.


Le 29 juillet 1907, la ville présente un aspect de désolation. Plusieurs jours après, les barricades sont restées en place. Les militaires se font huer mais redoutant une seconde explosion, les villes sont sous surveillance militaire : 2 escadron du 17ème chasseurs et du 1er du 18ème à cheval de Lunéville (300 cavaliers), 2 escadrons du 26ème bataillon de chasseurs à pied de Baccarat (470 chasseurs), 2 compagnies du 2ème bataillon de chasseurs à pied de Baccarat (200 chasseurs) et plus de 80 gendarmes, soit un total de 1050 hommes.

Seul le 30 juillet, un léger incident survient à midi. Une patrouille de soldats est arrêtée à une barricade rue Thiers mais sans évènement grave. Ce même jour, des négociations sont entamés, reconnues et signées à Lunéville entre délégation de grévistes et monsieur AMOS.


LES OBSÈQUES          

Dès 8 heures le 31 juillet 1907 pour l'enterrement de la première victime prévu à 10 heures, se massent sur la place sur la place de grève nombreuses délégations de toutes la région, le Parquet et l’Évêque de Saint-Dié. 
A l'issue du service funèbre sous une pluie fine, le cortège formée de plusieurs milliers de personnes met plus de vingt minutes pour traverser les rues de Raon puis se rendre au cimetière rive droite. 
En ce dernier lieu, la mère de la victime s'évanouit et adresse des adieux bouleversants à son enfant. Pour finir sept orateurs se succèdent tenant des propos d'une rare violence.

Le 2 août au matin s'est la reprise du travail par tous les salariés. 

RÉCAPITULATIF DU CONFLIT 
SELON CLICHES CARTES POSTALES

(carte n°1) A 15 heures 30 après un premier accrochage à l'issue de la molestassions du capitaine TAVERNIER  Emile, il s'élève à nouveau et rapidement deux barricades dans la rue Jules Ferry. Confectionnées de planches, de pièces de bois de chantiers... elles s'avèrent efficaces à canaliser les charges de cavalerie. Les actes de rues ont lieu entre ces deux limites et le capitaine se trouve regroupé avec ses gendarmes derrière la plus éloignée sous les acacias. Le tramway ne peut circuler et une pièce de bois amorce une troisième barricade que les émeutiers construisent.
(carte n°2) 15 heures 40 c'est la grande agitation. Les forces de l'ordre sont toujours contenues dans la rue Thiers (Charles Weill). A proximité de la fontaine, madame SEYER Salomé arrache le pavé avec une barre de fer. Les femmes parlementent avec un interlocuteur caché par un arbre pendant que les hommes terminent la barricade au moyen de caisses de la fonderie. L'heure de la sortie des Vêpres et arrivée et il y a vote en mairie.
(carte n°4) 16 heures 02, la cavalerie charge. Les grévistes s'enfuient vers l'église Saint-Luc et rue Carnot (Général De Gaulle). Seul, un homme téméraire lance une bûche sur un cavalier. Il s'agit de monsieur THIRION Modeste dont le frère vient de mourir sur la première barricade puis qui reçoit un coup de sabre à la mâchoire dans la seconde qui suit.
Des curieux sortent du café des Halles. 52 coups de revolver et 16 coups de mousqueton ont été tirés par les forces de l'ordre (gendarmes et chasseurs).
(carte n°3) 16 heures 20, l'émeute est terminée. Des amas de planches jonchent le sol. Les militaires sont regroupés face à la mairie de Raon. La rue présente un aspect désolant attestant violence dans laquelle 15 gendarmes dont 2 officiers sont blessés. Parmi les grévistes, il est dénombré 3 morts et 40 blessés sans compter ceux rentrés à leur domicile pour se faire soigner discrètement.      

Emeutes


RÉCAPITULATION DE L'ÉVOLUTION DES GREVES (14 avril 1907)

Frédéric AMOS licencie une travailleuse et précipite dans la misère une famille invoquant comme motif que son mari distribue l'édition "L'Ouvrier Vosgien".

1er mai 1907
Une manifestation importante a lieu à Etival-Clairefontaine, organisée par les papetiers où quatre ouvriers sont licenciés pour y avoir participé.

9 juin 1907
Le syndicat de la chaussure puis les parties similaires de Laneuveville-lès-Raon s'adhèrent à la C.G.T.

23 juin 1907
Monsieur MARCHAL, papetier à Etival-Clairefontaine est présenté comme candidat socialiste à Raon l'Étape pour le Conseil Général décevant ainsi monsieur AMOS et ses amis radicaux.

6 juillet 1907
Monsieur SELLENET Jules dit BOUDOUX Françis surnommé aussi "Jean le vieux", militant anarchiste, antimilitariste et anarcho-syndicaliste français et secrétaire de l'union des syndicats de Meurthe & Moselle, tient conférence à Raon l'Etape sur le syndicalisme et la défense des ouvriers.

16 juillet 1907
Au matin de ce jour, AMOS Frédéric renvoie monsieur FRANCOIS contremaître, qu'il soupçonne de vendre à son profit des déchets de fabrication. Mais quarante ouvrières de l'atelier de ce dernier estiment qu'il s'agit d'un licenciement sévèrement abusif. Celles-ci demandent une réintégration de monsieur FRANCOIS mais sollicitation refusée par AMOS Frédéric entraînant aussitôt une grève par ces femmes. A la suite puis dans l'après-midi, des ouvriers font sauter les courroies de transmission de la force motrice, paralysant l'usine. Sur ces faits, monsieur AMOS ferme l'usine.

18 juillet 1907
BOUDOUX fête son anniversaire, né le 17 juillet 1881 à Saint-Etienne (42). Dès son arrivée à Laneuville-lès-Raon, il tient pension au café THOMAS du Joli Bois. (Tenant un rôle majeur dans la conduite de la grève AMOS, son procès lui vaudra six mois de prison avec cent francs d'amende pour provocation au meurtre des non grévistes). A Laneuveville, la grève poursuit son organisation. Les grévistes se rassemblent quotidiennement au Pré du Taureau situé à proximité de la gare. BOUDOUX anime les discutions. La première semaine est calme.


Jules SELLENET dît BOUDOUX Francis

21 juillet 1907
Madame PETIT Gabrielle anime aussi une conférence devant six cent personnes. Cette femme sera active à Raon pendant toute la durée de la guerre. Cette même nuit vers 4 heures, les vannes du bief fournissant l'eau à l'usine AMOS sont sabotées causant l'arrêt de l'usine.


L’institutrice militante des milieux populaires : Gabrielle PETIT emprisonnée à BESANCON (25)

22 juillet 1907
Dans la matinée et pour la seconde fois, monsieur Frédéric AMOS frappe d'un coup de poing au visage une gréviste. Suite à son geste, AMOS est invité et conseillé par son ami le sous-préfet de Saint-Dié, monsieur MATHIVET, à quitter la localité pour se rendre sur Lunéville. Durant ce temps, la grève continue et une baraque en bois est implantée sur le pré communal du Taureau où la distribution gratuite de vivres est effectuée due aux syndicats de la région et aux collectes locales : 100 grammes de viande, une livre de pain et de pomme de terre par personne. L'administration quant à elle, dépêche un capitaine de 38 ans à Raon l'Étape. Il s'agit de TAVERNIER Émile qui arrive le matin pour se mettre à sa tâche. A 13 heures 30, cet officier donne l'ordre aux gendarmes de faciliter l'entrée de l'usine AMOS à trois comptables désirant se rendre au travail malgré la grève en cours et bloqués par 300 personnes dont 200 femmes étroitement enlacées par la taille. Ce qui a pour effet de provoquer une manifestation. En réplique, des barricades sont élevées. Des groupes de 25 à 30 femmes se forment afin de porter des poutres en fer pour les empiler. Puis certaines de celles-ci s'emparent d'une porte de chantier comme bouclier destinée à coincer le détachement de gendarmerie contre un mur. Les militaires libérant les lieux, la rue est barricadée à chaque extrémité de l'entrée principale de l'usine.

23 juillet 1907
Le recours demandé au juge de paix par les ouvriers est refusé catégoriquement par AMOS Frédéric et l'effectif de la gendarmerie est renforcé : 40 hommes dont 22 à cheval commandés par le capitaine TAVERNIER.

24 juillet 1907
Des revendications secondaires sont acceptées par AMOS sur conseils du conseiller d'arrondissement BRAJON et le député FLEURENT afin de débloquer la situation.

25 juillet 1907
Journée calme. Le capitaine TAVERNIER assiste sans discrétion à chaque réunion des grévistes. Portant contradiction aux orateurs, il se laisse injurier.

Nuit du 25 au 26 juillet 1907
Les lignes téléphoniques de l'usine AMOS à la poste sont coupées et de nouvelles barricades sont érigées.

27 juillet 1907
Les grévistes manifestent vers 17 heures devant les domiciles de messieurs BRAJON et FLEURENT. Ce dernier demande même au sous-préfet METHIVET qui dort cette nuit à Raon l'Étape pour préparer les élections, à être protégé. La troupe est réquisitionnée.


 Journée du dimanche 28 juillet 1907
Ce jour avec la troupe de Lunéville et Baccarat, en plus des gendarmes, ce sont 1050 hommes qui prennent position à Raon l'Étape. A 6 heures, l'escadron du 17ème Groupe de Chasseurs de Lunéville arrive. Il est employé à démonter les barricades près de l'usine AMOS. Le sous-préfet surveille les opérations. Sous des huées et cris hostiles, ce travail est achevé à 12 heures 30.
A 11 heures, le sous-préfet avait convoqué messieurs THIRION Modeste président du syndicat et VALENTIN Mathieu afin de leur signifier l'interdiction de manifestation sur la voie publique, n'autorisant que des groupes composés de 25 à 30 personnes à se rendre au Pré Taureau. En fin de matinée, le sous-préfet s'en retourne sur Saint-Dié pour centraliser les élections en cours laissant les affaires en mains au capitaine TAVERNIER.

Journée du dimanche 28 juillet 1907
Vers 14 heures 45 alors que le capitaine TAVERNEIR se trouve en mairie avec le capitaine PAYN des Chasseurs à pied puis monsieur TROESCH commissaire spécial, il constate la présence de 500 à 600 manifestants défilant pacifiquement dans les rues. Face au cortège de ces grévistes, un capitaine de gendarmerie les prévient : " qu'ils aient marcher par petits paquets " (E.R. du 30.07.1907). Toujours selon l'Est Républicain, les grévistes : " croient, parait-il, que l'officier veut leur enlever leur bannière rouge syndicale. Ils entourent le malheureux capitaine, qu'ils assomment". Dans le cadre de ce conflit social, il se comporte comme sur le champ de bataille, tenant pour marquer sa suprématie, à s'emparer du drapeau de ceux qu'il considèrent comme ennemi, le syndicat.

Témoignage de madame VILLEVIEILLE 
paru dans l'Est Républicain (01.08.1907)

""" J'arrivais sur le pont de Laneuveville lorsque j'ai vu venir à moi le cortège des grévistes. Je me suis arrêtée pour me joindre à des camarades car je travaille également chez Amos... M'apercevant que la personne (madame PETIT Gabrielle) qui portait la bannière était étrangère à l'usine, je la lui ai prise des mains et je me suis placée en tête de la manifestation. C'est donc moi qui portais la bannière syndicale quand nous sommes arrivés rue Jules Ferry... J'affirme que le capitaine de gendarmerie s'est précipité vers moi pour s'emparer du drapeau. Sur le pont de la Meurthe d'ailleurs, il avait déjà tenté de me l'enlever mais des hommes qui m'entouraient l'en avaient empêché... A ce moment, le tramway arrive mais voyant la situation, le chauffeur fait marche arrière et rentre à la gare, route de Celles. """

Alors que ce dimanche 28 juillet 1907, dans l’après-midi, il est 15 heures. Le soleil comme depuis une semaine est implacable. C'est un jour d'élection et c'est aussi la sortie des vêpres. De nombreux raonnais déambulent, ils vont voter ou sortent de l'église, endimanchés, coiffés de leur canotier, accompagnés de leurs femmes sous leurs ombrelles et enfants. Quant aux grévistes, ils défilent donc dans les rues.


A 15 heures 15, le drame se noue. L'attitude provocatrice de TAVERNIER provoque des conséquences tragiques. Une pièce de bois est posée entre des rails du tramway par des manifestants, prélude à la construction d'une barricade. Le capitaine est molesté puis frappé. Deux gendarmes le secourent, bientôt aidés par un poste de chasseurs à cheval. Lors de la première charge, un chasseur est désarçonné. Il tombe et il est molesté. Valentin MATHIEU dit "Riquiou" s'empare du sabre. Au vue de la situation jugé grave, le sous-préfet puis le préfet sont avisés mais trop tard pour intervenir. 
Pendant ce temps, TAVERNIER, dégagé, se retire jusqu'à la rue Thiers (rue Charles Weill en 1977). Les grévistes édifient deux barricades. Une en face de l’Hôtel de Ville de Raon l’Étape et l'autre à trente mètres. Elles sont légères mais gêne fortement toute manoeuvre de la cavalerie. Le capitaine veut parlementer mais il est accueilli par une grêle de pierres. Il se réfugie au coin de la rue Jules Ferry pendant une heure où il élabore une stratégie pour bloquer les grévistes. Il feint de reculer pour attirer les manifestants en dehors des barricades afin de les prendre à revers avec la cavalerie. Cette manoeuvre aurait pu réussir si la cavalerie n'avait pas chargé trop tardivement. Les manifestants se replient puis profitent pour ériger une nouvelle barricade rue Thiers. TAVERNIER décide de passer alors à l'offensive.

Journée du dimanche 28 juillet 1907

A 16 heures 02, la cavalerie charge.
A 16 heures 20, l'émeute est terminée.



CLICHES PHOTOGRAPHIQUES RÉALISÉS PROBABLEMENT PAR M. RICHARD, EMPLOYÉ DE LA MAISON G... 
PRISES A LA FENÊTRE D'UNE MAISON MAINTENANT INEXISTANTE APRES L'ALIGNEMENT DE CE QUARTIER
Rassemblement des grévistes devant la Mairie

Avant la charge, menace aux forces de l'Ordre à 15 heures 40

La charge de 16 heures 02

A 16 heures 20, le calme est revenu

Une mêlée générale s’en suit durant laquelle les cavaliers ripostent et charge au moyen des sabres afin de déblayer la chaussée jusqu’au moment soit une salve à blanc ou un coup de feu malencontreux est tiré provoquant l’usage des armes. Une fusillade générale retentie. Les grévistes se dispersent enfin mais côté manifestants, trois ouvriers trouveront la mort et il est dénombré également une cinquantaine de victimes. 15 gendarmes dont deux officiers sont blessés. Parmi les décès, il y a Charles THIRION, manoeuvre, le poumon gauche perforé par une balle. CORDONNIER Édouard, 27 ans, qui succombera de ses blessures. Frappé d'une balle dans le pariétal gauche, trépané le 30 juillet, il meurt le 20 août 1907. CHARLIER, 19 ans, aide sagard à La Trouche, une balle dans la dixième côte. Ce sont les docteurs raonnais qui soignent les blessés de la bagarre. Dans la journée du 29 juillet, des scènes analogues se reproduisent mais sans gravité majeure. Officiers, gendarmes et Chasseurs ne s'aventurent pas dans les communes ou ne sortent qu’en groupes armés. Ils se font huer aux cris de " Vive le 17ème du midi ! A bas le 17ème de l'Est ". Des barricades sont encore dressées devant la gare et l’hôtel situé en face où se sont réfugiés le Préfet, le sous-Préfet et le capitaine de gendarmerie blessé, gardés par des forces importantes. La plupart des habitations portent le drapeau tricolore crêpé de noir. Les boutiques sont fermées. Une pancarte est apposée à l'endroit où est mort THIRION : " Aux camarades morts en défendant leurs endroits, nous jurons une éclatante vengeance. "

30 juillet 1907
La chaleur laisse place à un orage incessant de 8 à 11 heures. Néanmoins, des patrouilles effectuent avec difficultés une surveillance des rues malgré les tessons de bouteilles jonchant le sol pour blesser les chevaux. Après ces évènements, dans la matinée, des accords se font en préfecture de Lunéville (54) sur de principaux points entre la délégation ouvrière et AMOS. Mais en début d'après-midi, cette délégation ouvrière ratant son train pour le retour sur Raon l'Étape, une inquiétude se crée croyant à l'arrestation de ceux-ci.
A 14 heures, une réunion au Pré du Taureau rassemble 3000 personnes. Les grévistes défilent ensuite en silence branlant un drapeau noir portant inscriptions : A la mémoire des assassinés.
A 19 heures 30, les délégués ainsi arrivés, 1200 personnes assistent sous les halles à 21 heures au détail du contrat établit et se donnent rendez-vous concernant les obsèques de Charles THIRION.

31 juillet 1907
A 8 heures, les premières délégations de toute la région arrivent en gare de Laneuveville. 600 personnes de celle d'Etival sont porteurs de cravates rouges. Lors de l’enterrement des deux ouvriers, le drapeau noir est arboré. La mairie de Raon l’Étape gérée par son élu ADAM, contribue aux frais d’obsèques de cet évènement tragique alors que celle de Laneuveville-lès-Raon refuse même la participation de sa fanfare. Après le service funèbre, un cortège de 10000 personnes se rend au cimetière de la rive droite. Arrivé devant la fosse, la mère de la victime s'évanouit puis adresse des adieux à son enfant. Sept orateurs se succèdent dont Jules SELLENET dît BOUDOUX Francis, qui est aussi présent pour prononcer un discours.

La commune est ensuite surveillée et gardée par des militaires. La grève cesse le 1er août 1907 et le travail reprend le 2 de ce mois mais une autre a lieu du 20 au 29 septembre sans que des évènements graves aient lieu. Il est à noter que chaque année, le souvenir de ces évènements est commémoré dans la commune par le syndicat.


EPILOGUE

A l'issue de ce conflit et après une instruction, un procès en justice se déroula donc quatre mois plus tard concluant une seule version officielle. Des témoignages en faveur du capitaine TAVERNIER Emile furent énoncés puis le 11 décembre 1907 à 18 heures 30, il fut prononcé 67 condamnations à l'encontre des grévistes âgés de 18 à 33 ans. Le verdict mentionna plus de 3000 jours de prison répartis entre les émeutiers, la peine comprenant de 2 jours à 10 mois dont Modeste THIRION qui écopa de cette dernière sanction. 
Quant aux forces de l'ordre, il fut attribué 9 médailles d'argent de 1ère classe, 6 d'argent de 2ème classe, 7 de bronze, 17 distinctions et 9 lettres de félicitations. Il avait même été songé de donner la Légion d'Honneur à titre exceptionnel au capitaine TAVERNIER. 
Toutefois un rapport du cabinet du Préfet, avis de monsieur COCHET commissaire spécial à Raon, mentionna la conduite de l'officier comme unique responsable par témérité de l'échauffourée sanglante en coupant cette manifestation. 


Grèves de 1936

1936 - 10ème Congrès de la Légion Vosgienne





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